Quelqu’un a vu Laurent ?

C’est presqu’une conversation. Enfin, c’est tout comme :

  • – Quelqu’un a vu Laurent ?
  • – Il voyage !

Car dans nos traditions africaines, quand le roi meurt, on ne dit pas qu’il est mort, on dit qu’il est « en voyage ».

Allez ! après tout Laurent Sadoux était un « roi » d’Afrique. Il était roi parce qu’il était celui que tout le monde venait écouter sous l’arbre à palabres d’Issy-Les-Moulineaux, ou celui du studio 158 de la Maison de la Radio ! Le Temps ?… (oups, pardon, je ne peux pas résister, après radio, on ne m’arrête plus. Je la connais par cœur, et par poumon aussi).

Laurent Sadoux. Photo RFI

Quand l’Afrique francophone voyait midi à sa porte, Laurent se tenait dans l’embrasure, ses papiers et son micro à la main. Pour lui faire savoir et comprendre : que la vie est vécue quand elle est faite de petites simplicités mises bout à bout. Comme quand il a passé à la fin d’un journal, le titre Ghana Blues du trio TOTO BONA LOKUA et qu’il a dit : « c’est de la musique pour les oreilles honnêtes ».

Il y a aussi cet été où il a passé des après-midi à interviewer ses collègues pour sa rubrique : les petits cafés de RFI et qu’un certain Yvan Amar lui a confié :

« Quand on n’est pas sûr de soi, il faut être honnête. Ce n’est pas par scrupule, mais juste une question d’efficacité ».

A une certaine époque de sa vie, il avait une vue plongeante sur le Tanganyika, et en retirait, disait-il, « une paix de mer intérieure ». C’est cette paix que l’eau rend à Laurent au soir de sa vie. Laissant l’Afrique seoir à merveille aux couleurs du midi, telles qu’il les lui a imposées.

Pour plusieurs jours, voire des semaines, on va encore pleurer le saint homme radiophonique pour ses bienfaits distribués comme des biscuits sur les ondes de la radio mondiale. Les biscuits, il aimait bien ça, a-t-il une fois confié dans une rubrique sur les lectures préférées des journalistes de RFI – une rubrique initiée, là encore, au cours d’un été il y a quelques années.

Il parcourait cette semaine-là, Le Chapeau de Mitterand d’Antoine Laurain disait-il, avec un peu de thé et des biscuits… ses petits bonheurs …

Attendez, on se reverse un peu de larme. Et une larme de whisky dans mon verre, je bois à la mémoire de l’homme que vous et moi avons aimé écouter.

Mais quand nous aurons fini de nous vider de nos larmes, asséchant la source à laquelle vient s’abreuver notre tristesse dans la perte de cet être cher, le tonton, le grand-frère, le boss, que tout le monde voulait adopter dans sa famille… Que nous restera-t-il ?

Que reste-t-il quand un homme s’en va ?

Les matérialistes qui pensent à ses propriétés, sa maison, sa grosse cylindrée (si jamais il en a eu) ! La peste soit de vos maisons !

Je repose ici ma question. Quelqu’un a vu Laurent ?

Car il faut bien le voir, bien l’observer, pour voir ce qu’il nous laisse comme héritage.

Il faut à défaut de faire comme lui, s’inspirer de sa vie et de son œuvre.

Il ne travaillait pas seulement à la beauté des choses. Non, Laurent travaillait à la beauté de son journal. Il le confie lui-même au club RFI : il effaçait des pans entiers tapés au clavier et recommençait ses lancements, ses textes en fonction de l’actualité galopante. Il façonnait et maçonnait ce qu’il allait dire à 12h30 temps universel. Il ne présentait pas seulement un journal non. Il disait son texte comme un acteur.

Laurent Sadoux aimait la lecture. Près de 3000 œuvres dans sa bibliothèque personnelle nous dit-on ? Ce qui fait de lui, mine de rien, le seul vieillard africain qui meurt sans que sa bibliothèque ne brûle. En tout cas il ne l’emporte pas avec lui. Il nous dit juste : lisez comme j’ai lu. Évangile de Laurent Sadoux, chapitre unique, verset unique.

Et puis alors, il se riait de la vie, il riait de tout ce qui lui passait par la tête, ou devant les yeux. Il a été admirable, montrant un formidable talent d’acteur et de comique en allant faire allégeance dans une vidéo au PRÉSIDENT FONDATEUR. Je ne l’ai découvert qu’hier midi, un peu après Afrique Midi, et j’en ris encore.

Je suis un salaud, je ne sais pas trop pleurer sur un cadavre. Mais serais-je assez macabre vous accrocher au cou le macabé ? Pensez à la vie qu’il a abrité. Et si vous ne pouvez pas faire comme lui, apprenez de lui.

Si nos pauvretés et notre continent à la traîne nous rend si malheureux, au point de vouloir toujours nous faire penser à nos intérêts d’abord, à l’accumulation de nos richesses ensuite, et ceci au détriment de ceux qu’on aura piétiné, brimé, floué, traîné dans la boue, peut-être pourrions-nous nous arrêter un moment pour penser aux hommes simples comme Laurent Sadoux ? Lui qui n’avait rien que son travail, sa voix et son envie de toujours bien faire, ses petits biscuits, son thé et ses livres pour ses moments de solitude. Si nous y arrivons de temps en temps, ce serait notre manière à nous de les pérenniser. En tout cas, ce genre d’homme ne meurt pas. Ces hommes vivent en chacun de nous. Et au détour d’une conversation, il revient hanter nos mots et nos expressions. Parce qu’ils les ont inventés, et que nous les avons répété à perpétuité.

Comme il aimait faire de l’humour, je ne sais pas s’il aurait travesti le fameux « aimez-vous les uns les autres » d’un autre grand homme pour dire peut-être : « humez-vous les uns les autres ? »

Allez, je déconne, j’en sais rien. Ça n’a même pas de sens, je n’ai pas son sens de la formule. Il doit bien me rester plus de deux mille neuf cent livres à lire pour l’égaler. Par contre je vais lui retourner un éloge, un peu à la Jacques Prévert, en répétant ce qu’il a dit à je ne sais plus qui dans une des éditions d’Afrique Midi :

« Vous êtes l’étincelle qui a débordé le vase, la goutte d’eau qui a mis le feu aux poudres ».

Merci d’avoir été Laurent.

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Eteh Komla ADZIMAHE
Le méchant qui se repose. Ecrivant à l'envi et par envie. Sujets où relever un peu de bêtise humaine. Retourner le fumier dans la terre pour obtenir de belles récoltes.
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6 Comments

  1. Laurier d'ALMEIDA
    2 avril 2017
    Reply

    Certaines personnes sont éternelles. Quand notre tour viendra de passer de l’autre côté, on espère qu’on aura laisser de telles empreintes indélébiles.

    RIP Laurent ! On se verra de l’autre côté, dans la maison où nous nous suivrons tous.

  2. Ganyo
    9 avril 2017
    Reply

    Merci pour cet hommage lumineux.

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